5 — Pourquoi leur culture est-elle en danger ?

Envoi d’une maquette de bateau portant des vivres pour le voyage vers la déesse du vent, 2016. © photo Koh Sung-Mi.

Sur le port de Jeju, Lola observe les plongeuses qui rangent leur matériel.
Elles rient, discutent… mais elles ne sont pas très nombreuses.

Lola : Il n’y a pas de jeunes…

L’anthropologue : Non. Et ce n’est pas seulement un métier qui disparaît.
C’est toute une façon de vivre.

Le soleil commence à descendre vers l’horizon, colorant la mer de reflets orangés.
Les plongeuses s’installent sur les rochers pour se reposer et trier leur récolte.

Lola s’approche discrètement.

Lola (chuchotant) : Elles ont l’air si concentrées… mais si calmes.

Une des plongeuses s’assoit près d’elle et commence à raconter son histoire.

Plongeuse : Quand j’étais petite, je tremblais chaque fois que je plongeais pour la première fois.
Aujourd’hui, je plonge comme si j’avais des ailes sous l’eau.

Lola sourit.

Lola : Comme une sirène ?

La plongeuse rit doucement.

Plongeuse : Oui… mais avec des mains pleines d’algues et des pieds un peu glacés !

Une autre plongeuse montre son panier rempli de coquillages et d’algues.

Elle explique que chaque espèce a sa saison, son rythme et ses règles.
Depuis l’enfance, elles apprennent à respecter ces équilibres.

Lola (émerveillée) : Elles connaissent la mer mieux que personne… comme si elle leur parlait !

L’anthropologue : Exactement. Pour elles, chaque plongée est un dialogue.
La mer donne, elles prennent seulement ce dont elles ont besoin et veillent à ce que tout puisse continuer à vivre.

Groupe de plongeuses prêtes à débuter leur descente. © photo Koh Sung-Mi.

Puis l’anthropologue reprend doucement :

L’anthropologue : Aujourd’hui, la plupart des jeunes filles font des études et choisissent d’autres métiers, moins dangereux.

Une plongeuse ajoute calmement :

Plongeuse : Nous savons que ce métier disparaîtra peut-être un jour.
La mer est de plus en plus polluée, et nous ne voulons pas que nos filles prennent les mêmes risques que nous.

Quand les plongeuses disparaissent, ce ne sont pas seulement des pêcheuses en moins.

C’est aussi :

  • leur solidarité entre femmes
  • leurs règles pour protéger la mer
  • leurs rituels pour honorer la déesse
  • et tout un savoir transmis depuis des générations.

Lola : Mais pourquoi est-ce si important ? Il existe d’autres pêcheurs dans le monde…

L’anthropologue : Chaque culture est unique.
À Jeju, les femmes ont longtemps porté l’économie maritime et développé des façons de protéger la nature bien avant que le mot « écologie » existe.

Elles ont montré qu’on peut vivre de la mer sans l’épuiser.

Perdre cette culture, c’est perdre une autre manière de comprendre le monde.

En 2016, la culture des jamnyo a été inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO.
Mais une reconnaissance ne suffit pas : une culture ne vit que si des personnes continuent à la pratiquer.

Certaines jeunes femmes apprennent encore ce savoir-faire.
Des écoles transmettent les techniques, des musées racontent leur histoire… mais la vie moderne attire ailleurs.

Lola regarde autour d’elle.

Chaque plongeuse semble porter une histoire :
du courage, de la patience, des souvenirs d’enfance et des secrets de la mer.

Une plongeuse s’approche et tend à Lola un petit coquillage.

Plongeuse : Pour que tu te souviennes… la mer, ce n’est pas seulement ce qu’on récolte.
C’est tout ce qu’elle nous apprend.

Lola serre le coquillage dans sa main.

Lola (à voix basse) : Je n’oublierai jamais ça.

L’anthropologue regarde les plongeuses qui s’éloignent vers les rochers.

L’anthropologue : Les jamnyo sont peut-être moins nombreuses qu’autrefois.
Mais leur courage, leur solidarité et leur respect de l’océan nous rappellent une chose essentielle : on peut vivre avec la nature sans chercher à la dominer.

Et peut-être que leur plus grand héritage est là.

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Un héritage vivant

J’aimerais rendre hommage à l’anthropologue Dre Okkung Pak, qui a consacré ses recherches aux plongeuses de Jeju.

Son étude de terrain, d’une grande rigueur, soutenue et publiée par la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller, est intitulée Les plongeuses jamnyo (haenyeo) de Jeju en Corée. Cet ouvrage ainsi que nos conversations m’ont inspirée à imaginer cette enquête de Lola l’aventurière.

Grâce à cette publication, l’histoire et le savoir de ces plongeuses continuent d’être racontés et transmis aux générations futures.

Laurence Mattet

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